
FRANCOSPHERE
Les Barcelonnettes en Louisiane : une migration discrète mais influente
Depuis les années 1820, quelques dizaines de montagnards de l’Ubaye quittent une vallée françaises appauvrie pour tenter leur chance en Louisiane.
Brève par JC Jabouin - Asteurla.com, Samedi 4 avril 2026
Crédit : G. Kahlo. Personnel du Puerto de Veracruz en 1902 - Collection Musée de la Vallée
Origines et exode depuis l’Ubaye - Au début du XIX siècle, la vallée de l’Ubaye traverse une période de fragilisation économique. L’industrie drapière, autrefois florissante, décline progressivement après les années 1730, affaiblie par les politiques douanières franco-piémontaises et par la concurrence extérieure. Les terres agricoles, pauvres et morcelées, ne suffisent plus à nourrir une population en croissance. Les jeunes hommes, héritiers d’une longue tradition de mobilité marchande, cherchent ailleurs des débouchés. Dès les années 1820-1830, certains se tournent vers la Louisiane, attirés par les possibilités du commerce transatlantique et par les appels à colons lancés après l’intégration du territoire aux États-Unis en 1803. Cette migration reste modeste, moins de 200 individus, mais elle s’inscrit dans une continuité : celle des réseaux marchands de Jausiers, de La Condamine-Châtelard et de Faucon, déjà habitués aux circulations vers le Piémont, la Provence ou la Bourgogne. Cet esprit d’entreprise montagnard pousse les Ubayeens à tenter leur chance dans les Amériques, bien avant l’essor spectaculaire du mouvement vers le Mexique.
Installation et premiers colportages - La Nouvelle-Orléans constitue le point d’entrée naturel de ces migrants. Ville portuaire, carrefour commercial du Sud, elle offre un environnement familier aux marchands de l’Ubaye, habitués aux circuits d’approvisionnement et aux réseaux d’interconnaissance. Très vite, les nouveaux arrivants adoptent le métier de colporteur, une spécialité déjà bien maîtrisée en Europe. On les appelle "marchands paquets" lorsqu’ils transportent leurs ballots à dos d’homme, ou "marchands charrettes" lorsqu’ils sillonnent les routes du Mississippi avec des véhicules attelés. Leur assortiment est typique : mercerie, soieries, draps, quincaillerie, outils, parfois denrées alimentaires. Leur zone d’activité se concentre dans les paroisses sucrières situées entre La Nouvelle-Orléans et Bâton-Rouge : Orleans, Jefferson, St. Charles, St. John the Baptist, St. James, Ascension, Iberville, East Baton Rouge. Ils visitent les plantations plusieurs fois par an, vendent à crédit, fidélisent une clientèle d’ouvriers, de contremaîtres et de petits propriétaires. Les recherches du CTHS montrent que ce colportage est permanent, non saisonnier, et qu’il constitue la première étape d’un véritable réseau marchand structuré.
Ascension économique et réseaux familiaux - À partir des années 1840, les Barcelonnettes franchissent une nouvelle étape : l’ouverture de boutiques fixes de "marchandises sèches" dans les bourgs et petites villes du Mississippi. Ces magasins, souvent tenus par deux ou trois associés apparentés, deviennent les centres d’approvisionnement du réseau. L’exemple le plus connu est celui des frères Jaubert, installés à La Nouvelle-Orléans, qui importent directement leurs marchandises et structurent un véritable commerce de gros. Comme en Piémont deux siècles plus tôt, les capitaux accumulés sont réinvestis localement : achat de plantations, participation à des sucreries, implication dans des banques régionales. Les mariages entre familles ubayennes (Arnaud, Jaubert, Reynaud, Gassier) renforcent la cohésion du groupe et assurent la transmission des savoir-faire. Le réseau atteint son apogée entre 1860 et 1880, avant de décliner progressivement au tournant du XXe siècle, concurrencé par les grandes maisons américaines et par l’essor du commerce industriel. Cette insertion économique s’inscrit dans le contexte de l’économie esclavagiste de la Louisiane antebellum, dont ces activités commerciales, notamment le ravitaillement des plantations et le crédit accordé aux travailleurs, dépendent en partie.
Héritage et traces contemporaines - Si la présence ubayenne en Louisiane s’estompe au début du XXe siècle, elle laisse des traces visibles. À La Nouvelle-Orléans, certains bâtiments commerciaux du Vieux Carré ou des faubourgs portent encore la marque de familles venues de Jausiers. Dans les cimetières, des noms français, parfois francisés, parfois hispanisés, rappellent cette migration discrète. En Ubaye, plusieurs migrants revenus au pays investissent leurs fortunes dans des maisons cossues, des moulins ou des commerces, participant à la transformation architecturale de la vallée. À cet égard, l’expérience louisianaise apparaît comme un véritable "laboratoire", où s’élaborent dès les années 1820–1840 des pratiques commerciales, des solidarités familiales et des stratégies d’expansion qui seront ensuite déployées à plus grande échelle au Mexique. Aujourd’hui, musées, associations et chercheurs redécouvrent cette épopée longtemps éclipsée par celle, plus spectaculaire, des Barcelonnettes au Mexique. En France, le Musée de la Vallée consacre une partie de ses collections à ces trajectoires transatlantiques, tandis que les travaux récents permettent de mieux comprendre l’originalité de ce réseau, à la fois modeste en nombre et remarquable par sa cohérence économique et familiale.
- Musée de la Vallée de l’Ubaye - Les Barcelonnettes aux Amériques: Description détaillée des premiers migrants (1805) comme "marchands paquets" et "marchands charrettes" le long du Mississippi, évolution vers plantations de canne. (2020)
- Vidéo : De l’Ubaye aux rives du Mississippi - Hippolyte Jean-Claude, Les Barcelonnettes commerçants-planteurs de Louisiane. Étude généalogique approfondie sur l’émigration oubliée, fortunes bâties en Louisiane.
- Histoire de la migration marchande de la Vallée de Barcelonnette - CTHS, Reynier Christian, Synthèse sur cinq siècles d’émigration commerciale alpine, avec focus Ubaye-Louisiane. (contexte migratoire)
- Mexico's Barcelonnettes: French immigrants who built retail empires - Perspective anglo-saxonne sur l’étape louisianaise (Arnaudville, mariages cadiens). Héritage culturel et comparaisons. (2026)
- Découvrez la vallée de l’Ubaye et son héritage mexicain - (Femme Actuelle) Récit accessible des pionniers Arnaud (1805), passage Louisiane-Mexique. (2022)
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